À l’origine du doigt d’honneur

Lundi, le 18 mars 17:45

Depuis samedi, la pluie s’est mise de la partie sur Auckland. Serait-ce l’expression de ma tristesse de quitter bientôt ce merveilleux pays qu’est la Nouvelle-Zélande? Ha! Mais quelle voyage ça aura été. Je me suis senti ici comme chez-moi au Québec durant un bel été qui aura été exceptionnel. Et en plus, en bourlinguant allègrement d’un endroit à l’autre, en admirant des paysages grandioses, en rencontrant des gens accueillants et aussi en me permettant de partager tout ça avec ma petite communauté d’internaute.

En faisant ce blogue, mon objectif était tout simplement de me faire la main au monde du Web. Loin de moi l’idée que tout cela prenne cette tournure. Un bulle d’écriture, faisant souvent concurrence à la photographie, m’a enveloppée de toute part. Mon humour, mes sensations de bien-être, mes émotions positives et négatives, mes moments de solitude, ma conception de la beauté, l’amour du voyage, des gens et de la nature, mon quotidien, un peu d’introspection personnelle, tout y est passé, sans pudeur, je pense.

Durant ce voyage, plusieurs heures auront été consacrées à ce blogue. Souvent, tard en soirée, passé parfois minuit, j’ai fermé toutes les lumières des lieux communs des backpackers où je me trouvais, étant le dernier à aller me coucher. Après 60 jours en Nouvelle-Zélande, plus de 7000 kilomètres de voiture, 350 kilomètres en vélo, 41 pages WEB de journal, une galerie de plus de 600 photos sélectionnées parmi plus de 5000, un gros merci donc à toute mon équipe avec moi sur le terrain: recherchistes, photographes, webmestre, graphismes, correction des textes (la job qui aura été la plus difficile à mon avis)…Milles excuses si j’en oublie certains mais, drôle de hasard, tous les gens de cette équipe s’appellent Klode.

Mais, les gens à qui j’aimerais faire le plus de remerciements, ce sont ceux et celles qui m’ont fait des commentaires, plus de 200, tout au long du voyage me donnant ainsi l’énergie de poursuivre l’aventure et me permettant aussi de croire que d’autres, sans oser commenter, me lisaient. Un gros merci à ces derniers aussi.

Pour vous qui m’avez suivi depuis le début. Vous savez que le doigt d’honneur est devenu pour moi comme une fixation durant ce voyage. Avant de quitter la Nouvelle-Zélande, il me fallait donc remonter à l’origine de ce doigt d’honneur.

À l’origine du doigt d’honneur

Tout ceci se passe à une époque imprécise de la préhistoire, quelque part longtemps après la fracture du Gondwana, un ancien continent à l’origine de la Nouvelle-Zélande, lorsque l’homme, homo sapiens, devait constamment se déplacer pour chasser le gibier et cueillir plantes et fruits pour assurer sa subsistance. Il existait en cet endroit une petite communauté de chasseurs-cueilleurs, hommes, femmes, enfants, d’environ 30 à 40 personnes, peut-importe, personne ne savait compter à cette époque.

Depuis quelques jours, cette petite communauté s’était installée tout près d’un troupeau de bêtes, qui ressemblaient à des mammouths. Ils étaient plus petits que ceux découverts en Russie mais, aussi, avec de grandes défenses courbées, couverts de poils longs ressemblant à de la laine et d’une stature tout de même assez imposante pour qu’un seul animal puisse subvenir, pendant un certains temps, aux besoins de cette petite communauté.

Un petit groupe de chasseurs étaient en train d’essayer de traquer l’une de ces bêtes. La tâche n’était pas aisée puisque l’animal, malgré son poids, pouvait se déplacer rapidement et devenir très agressifs pour se défendre de ses agresseurs. De plus, abattre l’animal sans le faire souffrir demandait une bonne expérience et une bonne force musculaire pour transpercer sa peau coriace avec une lance ayant une pointe même bien effilée. Parmi eux, il y avait un jeune chasseur qui avait déjà accompagné à quelques reprises le petit groupe mais sans jamais revenir de la chasse avec une proie. Ce jour-là, la traque avait bien fonctionné. Le groupe de chasseurs avait réussi à coincer le gibier dans un cul-de-sac étroit entre deux falaises. Pour se sortir de là, le seul choix pour l’animal était de foncer sur le groupe de chasseurs qui lui barraient le chemin.

Sans que le jeune chasseur ne le voit, le plus ancien du groupe fit signe aux autres de ne pas bouger et de laisser la chance cette fois-ci au nouveau d’affronter sa première victime. Voyant que personne ne bougeait, en sachant bien qu’il fallait faire vite avant que l’animal s’emballe et fonce, le jeune chasseur se rua d’un bond sur la bête, avec sa lance, en visant le cou de l’animal, là où on lui avait déjà dit de viser pour abattre ce genre de bête. Le jeune chasseur visa bien. La force qu’il y mit ne fut cependant pas suffisante pour porter le coup fatal à l’animal. Bien que la pointe de sa lance fut bien effilée, il fut surpris de constater comme il était difficile d’enfoncer celle-ci dans cette peau. Un rugissement énorme sortie de la gueule de l’animal en recevant le coup. L’animal se mit à essayer de résister à cette agression en essayant de foncer sur le jeune chasseur en même temps que celui-ci essayait, tant bien que mal, d’enfoncer encore plus loin sa lance dans son coup. Tous les autres chasseurs vinrent alors à la rescousse du jeune en essayant de maîtriser la bête en furie pour finalement permettre à celui-ci de l’abattre. Même si tout ceci s’était passé en quelques secondes, ce fut une éternité pour le jeune chasseur. Mais, devant l’animal gisant au sol, une grande satisfaction s’empara de lui.

Cette satisfaction, il la ressentait pas seulement pour avoir réussi à abattre cette bête mais aussi, pour tout ce qu’elle apporterait à sa communauté, de la nourriture pour plusieurs jours; des nouveaux vêtements pour les enfants qui grandissaient à vue d’œil; des morceaux pour rapiécer les vêtements des personnes âgées, différents outils utiles à la vie de tous les jours, fabriqués avec les os et les défenses de l’animal; des bijoux de parement en ivoire.

Lorsque le petit groupe de chasseurs arrivèrent au campement avec le gibier, tout le monde se mit à crier, à applaudir les chasseurs et surtout, à siffler en direction du jeune chasseur qui avait réussi à abattre l’animal. Pour siffler ainsi de joie, cette communauté préhistorique ne devait pas appartenir à la lignée humaine française. En signe de remerciement pour cette première contribution à la communauté, une cérémonie aurait lieu. D’ici là, on permettait au jeune chasseur de bomber le torse. Aux repas, il recevait une portion plus grosse que les autres. De plus, on désignait un ancien chasseur dans le groupe, rendu trop vieux pour la chasse, pour qu’il lui sculpte un bijou en ivoire qu’il lui remettrait lors de la cérémonie.

Cette cérémonie se déroulait le premier jour ensoleillé suivant la pleine lune, lorsque le soleil atteignait sa hauteur maximale dans le ciel. Le jeune chasseur montait sur une roche, bombait le torse tant qu’il pouvait et toute la communauté faisait un grand cercle autour de lui. La cérémonie durait environ 15 minutes. Comme on ne savait pas mesurer le temps à cette époque, l’ancien chasseur désigné plaçait au sol une pierre blanche dans l’ombre du jeune chasseur. Une autre pierre blanche était placée au soleil un peu plus loin. Lorsque l’ombre du jeune chasseur atteindrait cette deuxième pierre, la cérémonie se terminerait. Sans le savoir, ces homos sapiens avaient inventé le cadran solaire. La cérémonie débutait par le récit de l’ancien chasseur qui expliquait, à sa façon, en exagérant souvent les faits, comment le jeune chasseur avait abattu l’animal. Le récit devait se terminer, peu avant que l’ombre n’atteigne la deuxième pierre. Le conteur passait alors le bijou qu’il avait sculpté au cou du jeune chasseur. Puis, au premier signe de l’ancien chasseur, tout le monde se mettait à siffler jusqu’à son deuxième signe. À ce moment précis, tout le monde, dans un silence et un synchronisme presque parfait, en levant un bras bien droit, le poing de la main bien fermé mais avec le majeur levé vers le haut, en direction du jeune chasseur honoré, faisait ce que la communauté appelait : Le doigt d’honneur au chasseur. Ce doigt d’honneur durait tout le temps que l’ombre n’atteigne la deuxième pierre au sol.

Selon la direction du doigt d’honneur de chacun, bien droit, un peu vers l’avant, un peu vers l’arrière, vers la droite ou vers la gauche, la signification du message pouvait prendre différents sens. Bravo pour ton courage. On t’aime. Tu es maintenant un grand chasseur. Merci pour tout. Reçoit toute notre admiration… Le doigt d’honneur était devenu pour cette petite communauté un moyen de communiquer très élaboré. Cependant, jamais on ne devait faire un doigt d’honneur vers quelqu’un du groupe en pointant le doigt vers le bas. C’était l’insulte suprême. Une provocation qui pouvait mener à un corps à corps souvent fatal pour l’un des belligérants. Jules César en a d’ailleurs fait une version similaire de ce doigt d’honneur vers le bas, mais avec le pouce au lieu du majeur. Un signification toujours fatale pour celui qu’il visait. Mais ceci, c’est une autre histoire.

La cérémonie terminée , le jeune chasseur descendait de la roche, souvent, le cœur battant d’émotions. Mais, cette fois-ci, le cœur du jeune chasseur ne battait pas seulement d’émotions pour l’honneur qu’il venait de recevoir. Pendant que tout le monde lui faisait un doigt d’honneur, une jeune fille, son bras levé et le doigt d’honneur bien droit, dans un geste rapide, pour ne pas être remarquée des autres, avait en plus, fait une rotation de gauche à droite avec son poignet, tout en fixant des yeux le jeune chasseur. Celui-ci, debout sur sa pierre, le torse toujours bombé, l’avait remarqué. Pendant un instant, tous les deux avaient rougi. Personne ne l’avait remarqué. Pour une fille, faire ce geste était très provocateur car, habituellement, un tel geste était fait par un garçon.

Durant la fête qui suivit la cérémonie, le jeune chasseur alla voir la jeune fille. Ce fut le début d’un idylle entre les deux. Plusieurs lunes passèrent sans que cette idylle ne s’estompe. Puis, un jour, toute la communauté décida qu’ils formaient un couple. Des lunes et des lunes plus tard, le jeune chasseur devint un grand chasseur, ramenant souvent du gibier au retour de sa chasse. Il ne chassait pas seulement pour sa communauté mais aussi pour sa famille car, des enfants étaient nés de leur union. Puis un jour, ses enfants étant devenus grands, juste au moment où il allait être considéré comme un ancien chasseur, sans trop savoir pourquoi, celle qu’il avait tant aimé, parti dans le monde des esprits qu’on vénéraient à l’époque.

Au début, de l’incompréhension, une grande peine, puis de la colère, avec le temps, la résignation s’installa et graduellement, l’acceptation. Le jeune chasseur devenu ancien chasseur comprenait que les gens qui partent autour de lui n’emportent pas tout le bonheur avec eux. Même s’ils en emportent une partie, ils en laissent beaucoup à qui sait le trouver. Car il a appris aussi que le bonheur ne se trouve pas au bout du grand chemin de l’existence, mais qu’il se trouve plutôt sur plusieurs chemins à côté, petits ou grands, qu’il peut emprunter à partir de ce grand chemin. Il en connaît déjà plusieurs de ces chemins qui lui procurent du bonheur et qu’il emprunte souvent. Parfois il en découvre un nouveau sans s’y en attendre. Il essaie aussi d’en emprunter de nouveaux, qui lui sont inconnus. Mais qui sait, des chemins qui pourraient lui amener peut-être plus de bonheur pour poursuivre sa vie. Car il sait aussi qu’une vie ne peut se recommencer, elle ne peut que se poursuivre mais, autrement.

© Klode P. (www.klodep.ca)

7 réflexions sur « À l’origine du doigt d’honneur »

  1. Bon retour au pays.

    Tes photos, ton humour, tes rêveries, tes pensées philosophiques, tes descrptions des lieux et des événements … sont époustouflants. C’est incroyable ce que tu as réussi à faire pendant ces 2 mois.

    Merci de m’avoir fait vivre ce voyage et de me donner le goût d’y aller.

    Lucie D

  2. Bonjour Claude,
    Super voyage,superbes histoires… C’est un voyage qui fût riche tant du point de vue de tes récits, de tes photos,de tes impressions et de tes émotions…Je suis certaines qu’il t’a apporté beaucoup…
    Bon retour parmi nous,
    Danielle

    • Merci Danielle.
      Je suis présentement chez Guillaume.
      Le trajet Auckland – Los Angeles – Montréal s’est effectué rondement.
      Demain, je devrais être de retour à la maison.
      Bye

  3. Merci Claude pour ce blogue dont la lecture régulière va nous manquer…

    Quels voyages tu as faits et quels voyages tu nous a fait faire ! Voyages ? Au pluriel ? Oui, en plus de ton voyage en terres australes, tu as fait tout un voyage intérieur, que tu as partagé avec coeur et humour.

    Tu retrouveras des chemins familiers à ton retour, où tu ne peux pas t’égarer et qui te sont chers; les nouveaux s’y ajouteront, tu risques d’avoir besoin d’un GPS 😉 !

    Raymond et Johanne

    • Merci Raymond et Johanne pour votre assiduité.
      De Los Angeles, dans exactement 1 heure, je décolle vers les plages enneigées du Québec.
      À bientôt
      Claude

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